La voilà bien la question maligne, la question perfide, la question mortelle !
Cest vrai, tu réponds quoi à ça ?
Ca fait des mois que tu tortures ton budget, des mois que tu ten fais voir à
travailler des théories pire que quand tu bossais le BAC, des mois que tu bassines tes
copains avec tes cours de pilotage et qui ne manquent pas de te demander : « Mais ça
doit revenir cher ton truc ? ».
Ah
cette question ! un regard en coin vers ta femme, ça va, elle taime. La
preuve ? elle fait semblant de navoir rien entendu. Mieux encore, elle intervient :
« Pas tant que je le craignais ». Où est-elle cette sainte que je la serre dans mes
bras ! En plus, lavion ça lui fait peur. Déjà que dans un 737, elle trouve que
cest petit
Voilà pourquoi, au fil des mois, jai appris à me moins répandre sur ce sujet.
Cest en moi, comme une maladie, pire, comme une religion. Je cherche pourtant, au
fil de la vie, à détecter les phénomènes touchés par le virus de
laéronautique. Mais jy vais discrétos, à la malicité, je sens
dabord, je renifle ensuite et je piège enfin.
Quand je rencontre quelquun que je ne connais pas encore, je risque dabord une
allusion. En général je me sers du langage radio. Cest tout simple. Par exemple,
le gars vous dit son nom. Ne reste quà lui demander : « Ca sorthographie
comment DUPON, avec un D comme Delta ou avec un T comme Tango ? » Ca accroche ? Non, tant
pis. Il aurait dû réagir sil était de la confrérie. Je me demande vraiment ce
que je vais en faire de celui-la. Comment ? cest un client ? Son budget
sélève à combien dheures de vol ? Humm
respect.
Et puis parfois, mais cest rare, à la question « delta-tango », le gars vous
regarde dune drôle de façon. Las
neuf fois sur dix, cest quil ne
comprend pas le sens des mots
faux espoir.
Arrive enfin la dixième chance. Le type accentue son regard dun demi sourire. Ca y
est, jen tiens un ! dailleurs, il enchaîne déjà : « Vous faites de la
radio, moi aussi jétais un fou de la CB. Si je vous montrais les installations que
jai réalisé sur mes voitures vous nen reviendriez pas, ondes courtes,
ultra-courtes, hyper-fréquences. Tenez, du centre de la France je captais des bateaux à
lautre bout du monde ! ».
Avec lui, les marins du Vendée-Globe se sentent moins seuls. Pas comme moi à ce moment
là !
Et puis un jour, le miracle ! Au test « delta-tango », le gars vous pose la question :
« Vous volez ? » Intense moment auquel je ne croyais plus. Tellement plus que je me
lance : « Je vole à Montpellier ». Je te dis pas comment jai dit ça
lassurance avec laquelle jai envoyé ces quatre mots na dégale
que la joie profonde qui me brûle « den avoir trouvé un » ! Aussitôt le gars
reprend : « Mais alors, vous connaissez obligatoirement Duchmoll avec qui jai
réalisé au moins 200 heures. On est allé ensemble en Italie, en Espagne, en Corse. Un
sacré pilote ! avec mes malheureuses 400 heures, je suis un gamin à côté de lui. Tout
le monde connaît Duchmoll »
Evidemment que tout le monde connaît Duchmoll. Tout le monde, sauf moi ! Et puis ses 400
heures
je viens à peine de passer 30 heures en double et 4 heures solo ! Et voilà
quil me raconte quil a passé lIFR ! Je me tasse sur mon siège. Tu veux
que je te dise
je viens de prendre 8 G positif.
Il ajoute :« Vous memmenez quand ? »
Ajoute 10 G négatif. Je suis en apesanteur à environ 3 pieds au-dessus de mon fauteuil.
Je vais franchir le seuil des 15 m de piste sans laide du moindre ventilateur. Je
mets déjà du pied à droite pour ramener la bille quand je mentends lui répondre
: « Quand vous voulez ! » (Turbulences !).
Et le voilà qui enchaîne sur Duchmoll. Oh p
, je lavais déjà oublié
celui-là ! Heureusement, ce client fait partie de ceux qui parlent plus quils
nécoutent. Je détourne gentiment la conversation et envoie gentiment ce Duchmoll
là doù il naurait jamais dû sortir
Voler pour voler, jai compris à quoi ça sert. Cest pour toi. Rien que pour
toi. Personne dautres que ceux qui volent, ou à la limite, ceux qui auraient voulu
voler, ne peuvent comprendre. Pour toi, cest tellement important que tu ten
enorgueillis. Et tu as raison. Mais si tu savais le peu que ça représente pour les
autres, ça te remettrait peut-être à ta place. Enfin, à la place à laquelle, eux, te
mettent.
Alors, le premier vendredi du mois, tu vas au pot de laéroclub. Là, tentends
parler que davions. Tu bois, tu manges, tu rencontres et, petit à petit, tu deviens
quelquun quon reconnaît. On te félicite pour ton lâcher, pour ton PPL
théorique, bientôt pour ton vrai PPL. Et là, tu côtoies des pilotes, des vrais, qui ne
sappellent pas Duchmoll et qui ne se prennent même pas
pour des pilotes.
Après tu rentres et tu tendors dans une mer de jolimulus en rêvant dune
terre aussi pure que ce ciel.
Voler pour voler
ça sert peut-être à ça !
Patrick TANGUY (Copyright
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