Histoire d'un lâcher.
L'heure de la retraite sonnant, je me décidai à pratiquer, ce qui avait été ma passion
cachée durant toute ma vie : l'aviation. L'Aéro-club m'accueillit. Ambiance conviviale,
bon enfant. Sans fioritures et sans "chichis". Cela me convenait tout à fait.
Mes débuts furent... difficiles. Mon tempérament un peu artiste
faisait le désespoir de mon instructeur. Je confondais allègrement "réchauf
carbu" et "mixture", et la sélection des magnétos était pour moi un
mystère profond. Rien n'y faisait.. l'arrondi était une énigme et le réglage du
compensateur me paraissait aussi simple que le triple saut en trapèze volant...
J'envisageais des solutions extrêmes : série de piqûres par le Docteur Sergent,
médecin et instructeur au Club, et -dernier recours- un cierge par semaine à Ste Rita,
qui -comme chacun le sait- est la patronne des causes désespérées... Sans doute
épuisé, mon premier instructeur déclara forfait et partit à l'autre bout du monde, se
refaire une santé sous les cocotiers.
J'étais têtu. Mon nouvel instructeur avait dans les yeux tout le
bleu du ciel et dégageait l'assurance tranquille des "gens qui savent"... ça
me rassurait, mais au fond de moi-même, je le plaignais...Il s'efforça de me mettre en
confiance. A ma grande surprise mes progrès furent réels. Le "compte-tours" se
borna à compter et arrêta de m'en jouer. Les magnétos devinrent des amies
fréquentables, et l'arrondi - avec qui j'entretenais des relations très tendues - se
laissa peu à peu convaincre de ma bonne volonté.
Nous volâmes bientôt à trois. Martine, la Belle Dame du PPL, était venue nous
rejoindre. Les vols étaient un bonheur. Et puis un jour... Je m'étais posé comme
prévu. Mon instructeur appela la tour : "Rectification l'avion va redécoller ;
c'est un lâcher, un vol solo".
"Tu as entendu" me dit-il "oui" répondis-je,
le souffle un peu court. Il descendit. Dernières recommandations. Il s'éloigna... Je
n'aurais pas voulu être à sa place. J'étais d'un calme absolu. Je poireautais quelques
minutes au point d'arrêt. Le contrôleur attendait que tout soit dégagé pour lâcher le
fauve..."Vous pouvez décoller Charlie Roméo"
J'enfonce doucement la manette des gaz ; les tours montent, la
vitesse augmente, je tire sur le manche....JE DECOLLE. L'azur inonde le cockpit. Les
hangars défilent. Je suis un magicien ; j'ai réussi mon tour, je suis oiseau. Le pic St
Loup, silhouette familière, masse sombre apaisante, tranche au loin sur le bleu immaculé
du ciel. Aucune appréhension. L'avion monte lentement, le capot calé sur le mont St
Clair.
Les séquences cent fois répétées s'enchaînent avec la rigueur d'un métronome.1000
pieds, palier.
Des points brillent sur la voie express. Des bateaux taillent leur route au large de
Carnon. "Vous êtes n°1 Charlie Romeo, rappellez finale" La petite
maison familière au bord de l'étang, blasée, indifférente, se mire dans les eaux. 600
pieds. Plein volets, vitesse réduite, la piste grandit. L'étang a mis ses habits de
lumière. Il brille de mille feux. Les flamants roses, gardiens habituels des lieux,
saluent mon passage d'un décollage massif. Flèches Filiformes. Symphonie des couleurs.
Eclairs blanc et grenat ourlés de noir.
Je coupe les gaz ; je tire le manche doucement. Le capot se relève ; je plane.
Bruissement du train ; je suis posé. Déjà ! "Que voilà un bel
atterrissage" me glisse le contrôleur en vol.
Je suis rouge de fierté... Je suis... Je suis... Lindbergh....
mais mon Atlantique à moi se nomme "tour de piste". Depuis les vols se
succèdent, je m'éclate. Le papy est devenu volant... Je souhaite à de nombreux
débutants de connaître de telles joies au Club.
Jean-Pierre Rolland
(Copyright http://Aeroclub-montpellier.com)
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